
Du bétail au foin importé : la dérive silencieuse de l’agriculture marocaine
Du bétail au foin importé : la dérive silencieuse de l’agriculture marocaine
Le Maroc n’en est plus à importer des bovins ou de la viande pour combler les déséquilibres de son secteur de l’élevage. Il a franchi un cap supplémentaire, plus symbolique encore : l’importation du foin.
Une décision qui, au-delà de son apparente technicité, révèle l’ampleur des fragilités accumulées dans les politiques agricoles, sous la tutelle de Ahmed El Bouari, ministre de l’Agriculture, de la Pêche maritime, du Développement rural et des Eaux et Forêts.
L’ouverture du marché marocain au foin brésilien a été présentée comme une mesure exceptionnelle, dictée par la sécheresse et la dégradation des parcours. Mais pour nombre d’observateurs, ce choix sonne comme un signal d’alarme.
Le foin n’est pas un produit stratégique rare ni une technologie complexe : c’est un intrant de base, censé être produit localement et intégré au cœur de toute politique de soutien à l’élevage. Son importation traduit moins une crise climatique qu’un échec structurel.
Les justifications officielles invoquent la raréfaction des pluies et la pression sur les ressources naturelles. Des arguments recevables, mais incomplets.
Car ces contraintes étaient connues, anticipables, et auraient dû être intégrées dans des stratégies de stockage, de diversification des cultures fourragères et de soutien ciblé aux éleveurs. À défaut, la réponse a été trouvée ailleurs : sur les marchés internationaux.
Or, importer du foin ne règle pas la crise des aliments pour bétail. Au contraire, cette option installe une dépendance durable, expose les éleveurs aux fluctuations des prix mondiaux et affaiblit toute perspective d’autonomie alimentaire. Le paradoxe est frappant : alors que le discours officiel vante la souveraineté et la sécurité alimentaires, les décisions de terrain renforcent une logique de dépendance.
Sur le plan économique, l’impact est tout aussi préoccupant. Les importations profitent aux filières agricoles étrangères, tandis que les éleveurs marocains font face à une hausse continue des coûts de production, à un soutien jugé insuffisant et à une visibilité quasi inexistante.
Le message implicite est clair : la solution vient de l’extérieur, le producteur local doit s’adapter… ou disparaître.
Cette situation met en lumière un décalage croissant entre les ambitions affichées — restructuration du secteur, sécurité alimentaire, modernisation de l’agriculture — et une réalité dominée par la gestion de la pénurie. Lorsque l’importation devient la règle plutôt que l’exception, l’agriculture cesse d’être un pilier stratégique pour se transformer en variable d’ajustement.
Au fond, la crise actuelle dépasse largement la question du foin. Elle interroge la vision même de la politique agricole et la capacité du pays à garantir sa souveraineté alimentaire. Car si un pays à vocation agricole en vient à importer l’un des intrants les plus élémentaires de l’élevage, c’est toute la chaîne de décision qui mérite d’être questionnée.






